Maths au lycée : a-t-on besoin de temps pour comprendre ?

On se heurte au mur du temps : celui nécessaire pour apprendre, celui nécessaire pour assimiler, celui nécessaire pour créer. Avec les différentes réformes qui se sont enchaînées depuis 1994, il n'y a plus de temps suffisant pour atteindre les objectifs minimums en mathématiques, alors même que l'on constate une désaffection croissante des élèves pour l'enseignement des sciences, et que l'on affiche la volonté d’aider l'élève à s'approprier les savoirs. 

De quels savoirs s'agit-il ? De savoirs scientifiques ? Est-il possible d’apprendre les sciences en s’y prenant à la sauvette avec seulement quelques heures de-ci, de-là ? 

Depuis de nombreuses années, on se heurte au mur du temps en constatant l'impossibilité à avancer dans une matière scientifique sans y consacrer un minimum de temps. 

Actuellement, un élève d'une série scientifique n'a pas le temps maté-riel de faire des sciences et de connaître les bases qui lui seront indis-pensables pour débuter un cursus scientifique à l'université. On rétorquera que les résultats au baccalauréat sont toujours en inévitable hausse, année après année, et donc que le niveau ne baisse pas. On répondra que la meilleure façon d'éviter les problèmes est de casser le thermomètre, ou mieux, de le remplacer par un thermomètre complaisant à la botte des décideurs. Cela a été fait depuis belle lurette dès que l’on a imposé l'idée d'arriver à ce que 80% d'une classe d'âge atteignent le niveau du baccalauréat, sans préciser ce que l’on entendait au sujet de ce « niveau » ni comment un tel prodige puisse s’accomplir. Dans la pratique, le prodige est 100% simplissime : pour obtenir 80% de réussite au baccalauréat, il suffit d'augmenter arbitrairement les notes aux examens ! Les directives ministérielles, retranscrites en directives rectorales, ne cessent de demander de relever des notes d’examens. Dans un sens, cela se comprend, puisqu’il faut éviter que les copies soient notées de façon trop sèche, ce qui peut arriver, mais dans un autre sens on reste dubitatif, puisque l’on sait que la grande majorité des enseignants font tout leur possible pour rattraper les candidats qui se présentent. 

Il existe d’autres façons plus subtiles de faire augmenter les notes aux examens. On pourra par exemple généraliser le contrôle continu et l’attribution de notes d’oral en contrôle continu. Quel professeur n’a pas envie que ses étudiants réussissent et n’utiliserait pas ce levier des notes d’oral pour aider et récompenser le  travail et les progrès accomplis, même s’ils sont ténus ? C’est une attitude normale, sur laquelle je ne dirai rien de plus puisqu’elle est très motivante pour tous en permettant d’instaurer une dynamique de progrès. Il n’empêche que cela fait augmenter les moyennes, pour la bonne cause commune…

De façon moins jolie, on pourra donner des coefficients conséquents à des matières réputées faciles, ou en option, dans lesquelles il est indispensable aux professeurs de donner de bonnes notes pour avoir l'espoir de recruter suffisamment d'élèves l'année suivante. 

Dans la filière scientifique on peut aussi espérer augmenter les notes en donnant plus de place aux enseignements non scientifiques. Un élève qui désire se spécialiser en sciences à son entrée en première, ce qui est déjà bien tardif, ne fera pas des sciences sa priorité puisque la proportion des enseignements scientifiques en première scientifique n’est que de 36%. Les deux tiers de son temps de travail au lycée, il les passera à suivre des cours de français, d’histoire-géographie, de langues vivantes, sans oublier le sport, bref un peu de tout. Un comble pour un élève qui se destine à une carrière scientifique ou à un métier en lien avec les sciences.

Actuellement, les élèves ne disposent plus d'un temps d'enseignement suffisant pour traiter convenablement les programmes de première et de terminale en mathématiques. Cette impossibilité matérielle n’apparaît malheureusement à aucun décideur, qui préfère chercher ailleurs les causes qui expliquent la désaffection pour les sciences et la baisse de niveau.

Ce n’est pas de la faute des élèves, ce n’est pas de la faute des professeurs : c’est la faute aux horaires et aux programmes ! Si c’est en forgeant que l’on devient forgeron, il semble aujourd’hui que ce ne soit pas en apprenant et en mettant en œuvre des savoirs scientifiques que l’on devient un scientifique. Nous serons bientôt obligés d’aller chercher nos scientifiques et nos ingénieurs en Inde ou en Chine, comme on a dû récemment avoir recours à des infirmières étrangères pour assurer la continuité du service en France dans le domaine de la santé. 

Cette réduction du temps de travail en classe concerne toutes les matières scientifiques et tous les élèves. La devise serait d’apprendre mieux en travaillant moins, ce qui peut être effectivement le cas lors-que l’on a déjà appris à travailler avec méthode et que l’on possède un bon niveau, mais constituera certainement un nouvel obstacle pour le débutant. Et encore, ne sait-on pas  que l’on doit toujours aligner de nombreuses heures de travail dans son domaine avant de pouvoir récolter le fruit de ses efforts ?

Ces baisses d’horaires dans les matières scientifiques interviennent aujourd’hui où les adolescents sont excessivement sollicités, dès qu’ils sortent de l’école, par l’ordinateur et les jeux électroniques, par internet et ses chats interminables, par les films et la musique dont l’accès n’a jamais été aussi facile, et par les innombrables possibilités de consommation qui se sont multipliées à chaque coin de rue.

Les dernières réformes réduisent drastiquement les heures de cours dans les matières fondamentales tout en faisant croire que l’on main-tient un niveau suffisant. C’est aussi vrai dans l’enseignement littéraire. En sortant de troisième en 2011, un élève aura suivi près de 800 heures de Français de moins qu’en 1980 (Desgouilles). Sachant cela, comment peut-on encore s’extasier devant les difficultés en rédaction et en orthographe des nouveaux licenciés ? A l’impossible nul n’est tenu.

La baisse des volumes horaires d’enseignement dans les matières fondamentales fait le bonheur des officines de cours privés appelées à jouer un rôle de plus en plus important d’aide à l’apprentissage. Dans ce cas, ce sont les familles qui prennent financièrement en charge la formation de leurs enfants en leur proposant des compléments de formation. Comme le rappelle Jean-Paul Brighelli : « en vingt ans, Acadomia est passé de presque rien à plus de 100 millions d’euros de chiffres d’affaires en 2006 », et de préciser que paradoxalement ce sont les familles des classes moyennes ou défavorisées qui ont recours à ces aides aux études, en faisant un gros effort financier :
« Ce sont les plus pauvres, souvent, qui se saignent pour y envoyer leurs enfants. Pour les plus riches, pas de souci majeur, et en cas de besoin, ils n’auront pas recours à un étudiant de licence à l’orthographe hésitante, mais à un agrégé bien rétribué. Et ami de la famille… » (Desgouilles)


Réf. :
Desgouilles, David. Brighelli : la politique de Sarkozy a réduit l'éducation nationale en miettes. Marianne 2 du 9 octobre 2011. 


NB : ce texte est extrait du livre Délires et tendances - Filière scientifique en péril. Il s'agit du chapitre intitulé Le mur du temps, publié sur ce blog sous le titre : « Maths au lycée : a-t-on besoin de temps pour comprendre ? »



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