Une stagiaire PE raconte sa galère In Real Life

Une jeune maîtresse professeur des écoles stagiaire nous parle de sa malheureuse expérience IRL :

"Je suis maîtresse d’école pour des CM2 de ZEP et pour des CE2 dans une zone de plus en plus difficile : je vis un enfer depuis le premier jour. Je n’ai pas été suffisamment préparée à ce qui m’attendait. Ma formation était trop théorique et la réalité du terrain est ignorée par les formateurs.  

À un mois des grandes vacances, je compte les jours qui m'en séparent, épuisée, et à bout de nerf, d'autant que plus de 50% de mes élèves ne sont pas prêts à passer dans la classe supérieure. C’est un désastre sans hasard. Un système qui nuit aux enseignants et aux élèves  

(...) 

J’ai eu le concours, et en septembre 2014, j’étais lâchée sur le terrain sans plus de formalité. Le choc fut total et dix mois plus tard, j'ai encore du mal à m'adapter.    

(...)

Je pense que ce système nuit profondément aux enseignants comme aux élèves. Résultat : les jeunes enseignants sont découragés, et les élèves de primaires passent au collège sans avoir le niveau ou la maturité pour le faire. La réforme du collège pourrait se faire dès la primaire, une manière de devancer le problème plutôt que de le régler après coup.  

(...)

Lors du premier lundi, à la rentrée scolaire, j’ai eu le droit à dix minutes d’attention avant que tous les élèves se dissipent. Ma classe de CE2 est surchargée ; 30 élèves c'est beaucoup trop. Au problème du sureffectif d’élèves, se rajoute celui de l’hétérogénéité des connaissances et du savoir. La première chose à faire selon moi pour améliorer ma vie et celle des élèves : faire des groupes de niveau.  

Les élèves, les meilleurs comme les moins bons, souffrent tous de cette disparité. Résultat : je suis en retard sur tout le programme et plus de la moitié de mon cours est consacré à la discipline, exercice pour lequel nous ne sommes pas du tout formés ni préparés psychologiquement. Pendant ma formation, on m’a appris à délivrer des cours parfaits, à une classe parfaite qui n’existe pas dans la réalité.

Face à un élève qui me dit que "son père va venir m’égorger" lorsque je le punis, je suis complètement démunie. Lorsque j’avais l’âge d’être en primaire, je n’étais pas dans une zone spécialement favorisée ni défavorisée, pourtant, les paroles de la maîtresse était toujours bus avec une raisonnable attention par l’ensemble de la classe. Ce n’est pas faux de dire que les temps ont changé à l’école.

Les enseignants qui ont plus 20 ans de métier et avec qui j’en parle aujourd’hui notent aussi une détérioration conséquente du respect et du crédit qui sont accordés à la maîtresse ou au maître. Je savais que ce serait difficile, mais si j’avais eu connaissance de ce qui m’attendait, j’aurais réfléchi à deux fois avant de choisir ce métier.  

Ce métier est extrêmement fatigant aussi bien physiquement que psychologiquement. Certains des enfants à qui je fais cours n’ont pas envie d’apprendre. Ils considèrent qu’ils perdent leur temps et qu’ils seraient mieux chez eux à jouer. Je n’arrive pas à leur faire cours, tout simplement parce qu’ils n’ont pas envie de prendre le savoir que je leur tends.  

Ma classe de CM2 est extrêmement dissipée et même les punitions n’y font pas grand-chose. Plus grave encore, ils les contestent sans cesse. Si je punis deux élèves noirs dans la même journée, j'ai la garantie de me faire traiter de raciste.

Devoir se justifier là dessus est particulièrement pénible, parce que cela sous-entend que le fait que je leur enseigne le même savoir à tous ne suffit pas à prouver que je ne fais aucune distinction entre chacun de mes élèves. Tout les amuse et rien n’a d’importance. Pire, ils ont toujours réponse à tout.  

Par exemple, depuis qu'ils ont étudié le droit à la liberté d’expression, ils profitent pour justifier toutes leurs interventions mal venues ou leurs provocations. Ils savent bien qu’ils dénaturent le concept, mais ils en jouent consciemment. Ils ne sont pas bêtes du tout…

S’ils ne sont pas bêtes, ils sont cependant très en retard. Je ne peux pas réellement leur enseigner le programme de CM2, leur niveau est identique vois en dessous de celui de mes CE2. Les lacunes se sont accumulées et sont aujourd’hui presque insurmontables. À part trois ou quatre élèves, sur un peu plus d'une vingtaine, aucun n’a le niveau pour entrer au collège.  

Ils savent tous lire, mais beaucoup ne savent pas s'exprimer par écrit. Au-delà des problèmes d’orthographe, ils ont des problèmes de syntaxe. À quelques mois de la 6e, ils ne savent pas s’exprimer en français. C’est décourageant pour moi, mais c’est surtout très triste pour eux.

Les quatre élèves qui s’en sortent mieux que les autres ont la chance d’avoir leurs parents derrière eux. Il n’y a pas de secret. Les moins bons élèves sont ceux dont les parents n’aident pas à faire leurs devoirs ou ne sont pas présents.

J’ai par exemple un élève qui doit se réveiller seul et venir seul au collège tous les matins. Une fois sur deux, il oublie son réveil et loupe le début du cours. Comment lui en vouloir ? D’autres ont déjà leur fratrie à charge alors qu’ils ne sont même pas pubères. C’est normal que l’école passe après tout, quand le tout est déjà si lourd à gérer.

Maintenant que j’ai analysé la situation, je vois bien qu'il me faudra encore beaucoup de travail pour être à la hauteur de la tâche. D’ailleurs, je ne vois pas qu’elle étudiant sorti de la fac quelques mois plus tôt pourrait relever un tel défi.

Mes collègues et les directeurs d’école me disent de ne pas laisser tomber, de m’accrocher. Mais moi, je n’en peux plus. Je me surprends même à envisager de changer de métier, à peine ai-je commencé celui d’enseignant qui finalement ressemble davantage à celui d’éducateur spécialisé."   


[Morceaux choisis de l'article Je suis enseignante : les élèves sont intenables, leur niveau est accablant. C'est l'enfer, paru le 31/05/15 dans l'Obs, édité par Sébastien Billard, propos recueillis par Barbara Krief] 


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