L'enseignement est trop disciplinaire et pas assez pluridisciplinaire !

Un collègue professeur d'université n'est pas du tout d'accord avec moi au sujet de la place des mathématiques dans la réforme du collège 2016, et ne signera pas la pétition Sauvons la géométrie au collège. Je lui laisse la parole ici pour que l'on puisse écouter ses arguments et y réfléchir.


LETTRE DE A.G. :

(...) Je ne suis pas du tout d'accord avec cette pétition. Je la trouve pleurnicharde et passéiste. La géométrie "classique" ne s'est jamais mieux portée : elle est appliquée tous les jours dans tous les domaines de la Physique, des Sciences de la vie et de la terre, en Robotique, en Vision artificielle, en CAO, pour créer des représentations 2D et 3D du type Google Earth...
 
Pour faire aimer la géométrie à une majorité de collégiens, à mon humble avis, il vaudrait mieux ne pas la présenter comme un catéchisme de plus pour enseigner la "rigueur", mais plutôt en relation avec les autres disciplines ; le raisonnement  ne doit venir qu'ensuite pour valider la démarche.
 
Malheureusement, l'enseignement est trop disciplinaire et pas assez pluridisciplinaire. Cette reforme, que cette pétition combat, va timidement dans le bon sens. (...)


REPONSE :

(...) Je suis d'accord avec toi quand tu dis qu'on utilise beaucoup de géométrie un peu partout, et qu'il ne faut pas en faire un catéchisme. Mais pour moi le danger principal vient de la dilution des apprentissages basiques en mathématiques dans les EPI, des activités pluridisciplinaires qui se limiteront à du bricolage, dans la pratique et dans les classes. De telles activités d'ouverture auraient un intérêt à condition qu'on ne supprime pas des heures en français et en maths, comme c'est le cas. C'est ce qui m'inquiète.
 
D'autre part l'étude minimaliste de la géométrie telle qu'elle s'effectuait en collège jusques là, permettait de découvrir comment raisonner juste : localiser ce qu'est une hypothèse ou une conclusion, imaginer une démarche logique permettant d'aller de l'une à l'autre, proposer des contre-exemples, vérifier une situation sur un écran ou sur du papier pour ensuite faire fonctionner ses neurones et la justifier rigoureusement. Peu de disciplines peuvent permettre une telle initiation de qualité à ce niveau, et pour beaucoup d'élèves, la géométrie sera sans doute l'unique endroit où ils expérimenteront ce qu'est un raisonnement logique.

Pour ceux qui continuent ensuite vers des domaines scientifiques, les enjeux sont encore plus importants, et cette initiation encore plus porteuse de sens. Actuellement, j'observe que la plupart des nouveaux licenciés de mathématiques ont des difficultés réelles à articuler des raisonnements simples, comme par exemple devoir donner la preuve de l'existence d'un et d'un seul cercle passant par les sommets d'un triangle, en proposant un raisonnement rigoureux par analyse-synthèse. Je ne pense pas que cela provient d'eux-mêmes, mais du curriculum qu'on leur a proposé. Pour moi, il existe un problème structurel dans le cursus proposé aujourd'hui, même pour un étudiant scientifique.
 
Je pense que je vais placer ta réponse dans mon blog, en ne mentionnant que tes initiales pour que ce soit anonyme (sauf si tu me demande le contraire bien sûr). Je te remercie pour ta réaction qui en dit long sur l'appréciation de beaucoup de collègues sur ce sujet, et explique peut-être pourquoi il y a peu de prises de position au sujet de la réforme du collège 2016 au niveau des matheux. (...)


******
 
PS : n'hésitez pas à réagir sur ce blog si vous avez des arguments pour ou contre. Mégamaths est un site ouvert au débat d'idées, et je n'imaginerai pas un instant que tout le monde pense, ou doit penser, de la même façon, ce qui serait inquiétant. La réalité est difficile à cerner car dépend d'innombrables paramètres. 


 

Commentaires

  1. Je partage ton observation : "La plupart des nouveaux licenciés de mathématiques ont des difficultés réelles à articuler des raisonnements simples, comme par exemple devoir donner la preuve de l'existence d'un et
    d'un seul cercle passant par les sommets d'un triangle."

    Ils n'ont pourtant pas manqué de cours qui ont insisté sur des démonstrations détaillées ! A mon avis, ils n'y ont pas trouvé d'intérêt, ou ils n'ont pas pu donner assez de sens à cette démarche pour se l'approprier. Comme par ailleurs, il y a peu d'étudiants en Master de mathématiques, on ne peut quasiment pas réduire ce vivier par la sélection.

    Il faudrait peut être essayer une autre approche ? Une partie du temps consacré à du travail collaboratif sur projets pluridisciplinaires permettra, à de nombreux élèves, d'exprimer « dans l'action » tout à la fois leurs intuitions et leurs besoins réviser des notions de base supposées acquises.

    J'insiste sur le coté pluridisciplinaire car les autres professeurs du collège ont des cultures différentes et ne partagent pas les mêmes évidences, ce qui aidera les élèves à mettre sur la table leurs doutes et incompréhensions.

    Sur l'exemple du cercle que tu évoques, j'avais proposé (à des lycéens) d'aborder un problème de reconnaissance de formes. Il s'agissait de reconnaître trois cercles et deux droites enchevêtrés, donnés par une cinquantaine de points qu'on avait éparpillés sur ces objets. Pour établir des stratégies de reconnaissance et de validation, il fallait nécessairement revenir aux propriétés caractéristiques de ces objets. J'avais aussi prévu de corser la difficulté en introduisant du bruit sur les données, …

    Revenons à la réforme. Je crois que ce n'est pas qu'une question de justice sociale, l'économie française ne peut pas se permettre de laisser « mal préparés » la moitié ou même un quart des élèves. Par ailleurs, les budgets ne sont pas beaucoup extensibles.A mon avis, le maillon faible de l'enseignement secondaire est le manque de cohésion et d'objectifs clairs des équipes éducatives (au niveau local) dans chaque collège ; il faut plus de transparence, de vrais bilans réguliers et des rétroactions (feedback).

    Les adolescents et leurs familles ainsi que les enseignants ne sont plus ceux du 20e siècle ; l'organisation des collèges doit rapidement s'adapter au monde d'aujourd'hui, sinon on verra progresser les égoïsmes, les corporatismes, les mauvais comportements et les résultats décevants.

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  2. Pour l’interdisciplinarité, comme pour le zapping imposé aux profs de maths de lycée avec l’obligation d’adopter une progression spiralée ET faire passer des épreuves communes ET choisir chaque semaine des élèves pour les mettre en AP, la réalité me montre plutôt que l’enseignement en lycée devient quasiment impossible, sauf en laissant tomber la rigueur.

    Ce n’est pas en obligeant les enseignants à préparer leurs cours de 19h à 21h chaque soir pour le lendemain, car la concertation a décidé de traiter (d’effleurer : progression spiralée oblige) tel sujet le lendemain, mais en fait tel autre le surlendemain, qu’on arrive à proposer des cours lisibles aux élèves. On ne peut plus travailler ses séances bien à l’avance : danger. Ou alors, il faut travailler par fiches interchangeables pour des séances d’une heure chacune, à utiliser dans des ordres différents suivant la concertation en cours, qui change chaque année.

    Avec la réforme, je pense que ce sera pareil au collège. Pour l’attrait des élèves vers les sciences, le problème vient de la destruction des filières typées au lycée. On a fait plaisir aux parents : tout le monde va en S mais pas pour faire des sciences : cet enseignement est minoritaire en section S, et personne n’a le niveau, et ce n’est pas près de s’arranger.

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  3. Le collège n'est pas le lycée et son objectif principal est de prolonger l’école primaire et de donner un socle commun d’éducation à TOUS les enfants de France pour que, idéalement, ils puissent ensuite former une société conviviale, solidaire et prospère.

    Comme tu le dis pour les sciences, le lycée au contraire a pour mission de commencer à orienter les enfants selon leurs capacités et leurs aspirations. Notre système éducatif est malade et ne peut pas continuer en l'état. Réformer n'est jamais aisé car il faut faire la part des choses et changer les habitudes, recréer des équilibres. D'autres pays y sont arrivés, pourquoi pas nous ?

    Si on considère l'Education nationale comme une boite, moi je vois plutôt les entrées-sorties et leurs exigences et toi tu te préoccupes plutôt des difficultés et des bouleversements que des changements engendrent à l'intérieur de la boite. Même si je comprends que c'est compliqué, il faudra bien avancer vers une solution.

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  4. Je suis d'accord avec toi quand tu parles d'une distinction plus grande qu'il doit y avoir entre le collège et le lycée. Et lorsque tu dis que le problème est complexe.

    Difficile à saisir sur ses nombreux aspects, on pourrait au moins essayer de définir un bon curriculum au lycée pour les élèves qui ont quelques possibilités (sans exagération) pour leur permettre d'avancer dans les domaines scientifiques mieux que ce qu'on propose actuellement.

    Les horaires et les programmes du lycée : quand on se penche dessus et qu'on voit ce qu'ils sont devenus en sciences (voir maths, sciences physique, SVT, sciences de l'ingénieur...), on ne peut que tirer la sonnette d'alarme. Mais on ne parle pas beaucoup de ces problèmes dans les médias.

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  5. On a enfin un bon point d'accord : la distinction qui devrait être plus nette entre les missions du collège et du lycée. Avec un collège bien réorganisé, l'orientation devrait se faire à la fin de la 3ème et on pourrait commencer dès la seconde un enseignement scientifique conséquent, avec des élevés plus motivés.

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