On complexifie encore plus l'évaluation des collégiens : une nouvelle usine à cases

"Le Livret Personnel de Compétences au collège, c’est fini. Tout d’un coup, le Ministère le trouve « d’une exceptionnelle complexité ». 8 ans pour reconnaître une erreur c’est un peu long, mais, plus grave, cette volte-face montre que le système éducatif ne sait toujours pas où il va.

LPC, ou « Usine à cases » ?

Voilà une disparition passée presque inaperçue cette année : le Livret Personnel de Compétences. Mis en place en 2008, il a hanté la communauté éducative des collèges de France, les parents –mais assez peu les élèves, qui pour la plupart en ignoraient jusqu’à l’existence- avant de sombrer dans l’oubli au printemps dernier, d’un trait de plume du ministère. Si ce Livret ne vous dit rien, en voici l’essentiel : en 2005, donc, l’idée d’une meilleure manière d’évaluer les élèves est mise en avant par le ministère. Celui-ci commence en effet à être sérieusement bousculé par l’échec du collège et les comparatifs du type PISA. Alors à l’époque, ministre et inspecteurs tirent à boulet rouge sur les notes, qui « ne veulent rien dire » qui ne sont que des « évaluations sommatives ». L’idée était de remplacer le système des notes et de l'absurde moyenne par une grille où les savoir-faire (les « compétences ») sont explicites et précis (« savoir nager » en sport, « écrire sous la dictée », « lire à haute voix »). L’enseignant valide ces compétences quand elles sont acquises.

Sur le papier, c’était bien sûr un progrès. Ce papier de 25 pages, donc, on le trouve ici. Sur le papier, c’est même parfait : l’élève qui n’a pas tel ou tel savoir faire « se verra proposer un dispositif de remédiation » jusqu’à ce qu’il y arrive.

Mais dans la réalité, les enseignants (et beaucoup de parents d’élèves aussi) ont d’emblée pointé les insuffisances du nouveau moyen d’évaluer les élèves :

- On ne sait pas trop qui doit valider chaque « item » de « domaine » (voilà à nouveau des mots compliqués dont les pédagogues du ministère ont le secret pour dire les choses simples « savoir-faire », « chapitre »)

- La plupart des formulations sont trop vagues (les 3 citées plus haut sont peut-être les plus claires des 98) : que veut dire précisément « manifester, par des moyens divers, sa compréhension de textes variés » ? Quand va-t-on considérer que « avoir des connaissances d’œuvres littéraires du patrimoine » est acquis ? A 15 œuvres ? à 5 ? à 2 ? Et que dire des compétences à 3 lignes du type (accrochez-vous, ce sont des maths) « organisation et gestion de données : reconnaître des situations de proportionnalité, utiliser des pourcentages, des tableaux, des graphiques. Exploiter des données statistiques et aborder des situations simples de probabilité »

- Un savoir faire est-il « validé » quand un élève réussit l’exercice une fois ? préparé ou pas ? quand il le réussit la plupart des fois ? quand il le réussit toujours ? chaque enseignant, chaque parent se fait sa propre réponse, et le Livret ne veut plus dire grand chose.

- Quand l’élève a-t-il atteint le niveau attendu ? Lorsque toutes les compétences sont validées ? Ou la moitié ? Un moment, les inspecteurs se sont risqués à avancer à 80%... mais pourquoi pas 70 ou 90% ? Réponse d’autant plus impossible à obtenir clairement que professeurs et chefs d’établissement peuvent valider des chapitres entiers !

- Le « dispositif de remédiation » est mis en place selon la bonne volonté d’un professeur (mais lequel ?) et bénévolement, sachant qu’il ne peut pas garder d’élève après la sonnerie, ni en faire sortir d’autres avant.

Ah qu’elle était bien surnommée cette machine, cette « Usine à cases » ! Aucune des questions posées plus haut n’a bien sûr reçu de réponse claire. Ni avant, ni au cours de la mise en place de ce Livret. Et la liste des problèmes concrets posés par ce LPC est plus longue que cela. Elle a empoisonné, ou plutôt biaisé, souvent les relations entre adultes au collège. En 2011, le Ministre accepte que l’on valide le Livret par « domaines » (traduisez : par « chapitres »… ce qui se faisit à peu près partout dès la mise en place !). En 2016, la Ministre abandonne ce système, le jugeant tout d’un coup « extrêmement complexe » (si vous ne me croyez pas c’est à cette page du site du Ministère, juste après « Le nouveau Livret scolaire »). Voilà qui est extrêmement étonnant de la part d’une institution qui nous expliquait extrêmement fréquemment que ce LPC était extrêmement bon pour améliorer l’efficacité du collège.

Et maintenant, on va où ?

Le Ministère communique sur le thème d’un « nouveau livret scolaire plus simple ». Parents, professeurs, élèves, découvrez à quoi ressemblera ce « Livret » ici même, il est sorti au printemps.

On va être un peu ironique : le nouveau Livret est plus simple ! de 25, il passe à 28 pages. On passe de 11 matières à 18, c’est plus simple. « Bulletin de notes » s’appelle désormais « Suivi des acquis scolaires de l’élève » c’est plus simple, ça aussi ! Et le rajout par le professeur, avant sa traditionnelle appréciation, de ce qui a été fait et vu pendant le trimestre, en 3 tirets dans une case de 4,8cm X 1,2cm, c’est plus simple, pas de doute. Mais il est surtout plus simple parce que, pour parler en langage courant, c’est une suite de bulletins de notes et non un livret de compétences !

La page qui se répète le plus dans le nouveau Livret est celle-ci, le bulletin trimestriel.
L’expression « livret » qui fait référence au LPC est donc un leurre, le Livret est bien mort.

Pour l’obtention du brevet à la fin de la 3ème cependant, ce ne sont plus les moyennes mais des cases à cocher : pour 8 « composantes », l’élève a une « maitrise insuffisante », « fragile », « satisfaisante » ou « très bonne »… mais ces cases sont converties en note ! 50 points pour une « très bonne maitrise », 10 points pour une « maitrise insuffisante ». Le tout donne une moyenne. Quand on se rappelle qu’au point de départ de toute cette histoire, il y a dix ans, était d’éviter absolument les moyennes, la tête nous tourne… on en perd notre latin, pour faire un mauvais jeu de mot.
(...)"

CE TEXTE EST LA PREMIERE PARTIE de cet excellent article de
  • VINCENT SCHWEITZER
  •  
    sur Médiapart, intitulé "La mort du Livret Personnel de Compétences (2008-2016) au collège". Des constatations réelles et une analyse pertinente à retrouver en entier à l'adresse indiquée.

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