Une réforme du collège pathétique et bouleversante

 

Les meilleurs passages d'un article de Stéphane Ratti intitulé Réforme du collège : « Il faut boycotter le brevet ! » :

Ce qui se passe en ce moment autour de la réforme du collège est absolument pathétique et bouleversant.

Pathétique, d'abord, car les professeurs de collège, mal rémunérés, sont en réalité les détenteurs d'un diplôme sélectif, le CAPES, et sont, au fond, des amoureux de leur discipline qu'ils enseignent avec cette affection souvent exclusive qu'ils lui portent depuis leurs années de faculté: ils sont prêts à toutes les générosités pour faire partager cette passion. Ces professeurs parlent d'ailleurs de leur «matière», un choix lexical qui indique qu'ils la façonnent, cette matière, comme des artisans ou des artistes travaillent la leur afin d'en transmettre la substantifique moelle à leurs élèves.

Or cette matière, on veut la leur enlever en les contraignant à partager avec leurs voisins de classe, leurs collègues de sciences ou de langues : de «première», leur matière deviendra «secondaire».

Ils vivent ainsi l'interdisciplinarité comme une dépossession intellectuelle, comme un vol de leur bien, comme un viol de leur identité. (...)

Et puis, à l'université, on apprend à déjouer les pièges, à déceler, sous les discours, l'idéologie, ce qui, aux yeux du pouvoir, constitue une forme de critique qui n'a pas sa place à l'école. (...) Un spécialiste de Rome sait, en effet, comment un tyran fait de la bonhomie le meilleur masque de l'absolutisme : voyez ce que doit François Hollande à l'empereur Auguste. (...)

Le drame se joue là : combien de nos étudiants, après leur succès aux concours, viennent nous voir pour nous dire leur nostalgie de quitter des cours qu'ils jugeaient de haut niveau à l'université pour tomber avec sidération, puis tristesse et accablement, dans les griffes des pédagogues professionnels des anciens IUFM devenus les ESPE !

Ce qui est pathétique, c'est ce gâchis institutionnel qui fait d'un étudiant curieux et épris de sa discipline un professeur bientôt perplexe, puis révolté et enfin amer, à qui l'on impose des programmes rédigés par des gens qui sont payés pour ne pas enseigner : à croire que les thèses en histoire de l'éducation ne servent qu'à cela, offrir le sésame qui permettra de faire de belles carrières dans l'Éducation nationale sans jamais enseigner.

Jadis, l'élaboration des programmes étaient l'apanage des Inspecteurs Généraux, d'anciens grands professeurs aux parcours exemplaires ou des universitaires réputés. Aujourd'hui, non seulement aucun professeur d'université ne siège plus dans le corps de l'Inspection Générale des Lettres (un seul dans celle d'Histoire), mais encore l'Inspection demeure muette après avoir accepté sans broncher d'être dépossédée par un obscur conseil des programmes naguère inventé ex nihilo par Lionel Jospin. (...)

Une délégation de professeurs de lettres classiques reçue au ministère s'est entendu dire que le latin et le grec n'étaient, je cite, «pas sexy». Pathétique, on vous dit. L'ingéniosité pédagogique des professeurs est autrement plus grande que ne fait semblant de le croire la ministre de l'Éducation. Elle est parfois bricolée, souvent admirable: combien de professeurs fabriquent à grand frais (je veux dire au prix de dizaines d'heures de travail personnel, dimanches et vacances comprises) leur propre manuel, leur progression personnalisée, leurs anthologies de textes ou de documents qu'on ne trouve nulle part ailleurs et dont parfois ils font don sur le net à la communauté (générosité absolue, on vous dit) ? (...)

C'est au contraire en rétablissant la prééminence des «matières» que l'on rendra estime de soi et confiance aux professeurs et qu'on leur redonnera le goût du partage et de la transmission. (...)

Un boycott général du Brevet du Collège - qui ne pénaliserait personne puisque cet examen ne sert à rien - ferait suffisamment de bruit pour ressouder les troupes et montrer à la ministre que, en dehors des pédagogues de métier qui n'enseignent pas, personne ne veut de sa réforme : bouleversant on vous dit !

 

 

 

Commentaires

  1. Tout ceci est d'un pessimisme! Comment enthousiasmer les enseignants avec des écrits aussi tristes?

    "rétablir la prééminence des «matières»"? Mais les 30 années qui viennent de se dérouler n'ont pas attaqué les "matières". Or les chiffres de décrocheurs n'ont jamais cessé de grossir.

    Boycotter le brevet qui ne sert à rien? Quel mépris pour le travail des enseignants de 3e et pour les élèves.

    Si ce sont là les seules propositions des opposants à la réforme, alors vite, réformons!

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    1. Oh ! On peut réformer de la sorte, bientôt plus personne ne verra plus aucune différence sur quoi que ce soit. Les racines carrées passent au lycée, les heures de maths s'écroulent de partout. C'est vrai : pour respirer et manger on n'a pas besoin de savoir beaucoup de mathématiques, et les futurs scientifiques seront préparés à 35 ans au lieu de 25.

      C'est une affaire de choix.

      Dans les classes, la sauvegarde actuelle vient des professeurs qui se donnent à fond pour entraîner le maximum d'enfants avec eux, du moins en général. Mais cela devient de plus en plus difficile avec des réformes aussi tordues. Trois professeurs pour 30 élèves, c'est nul et du gaspillage. Ce qu'il faudrait, c'est 15 élèves par professeur. Vous ne croyez pas ?

      Ceci dit, réformons à mort, et ouvrons des écoles privées pour ceux qui le peuvent...

      Les décrocheurs décrochent parce qu'on leur offre des programmes non appropriés qu'ils ne peuvent pas suivre. Je n'ai pas le temps d'aller rechercher les statistiques exactes qui sont un peu cachées et dépendent de la définition d’un décrocheur, mais en gros pour 18% de décrocheurs (et encore, beaucoup de ceux-ci ont obtenu leur brevet : il faut lire les multiples définitions des décrocheurs sur le rapport de l'INSEE en http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/FPORSOC13a_VE1_educ.pdf, voir aussi http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2014/11/21/qui-sont-les-jeunes-en-decrochage-scolaire_4527096_4355770.html#) on va pénaliser 100% des enfants : ce n'est pas sérieux, c'est sadique !

      Et les 82% d’enfants qui suivraient sans problème un cursus de qualité ? On en fait quoi ?


      (Extrait du rapport cité plus haut : « 200 000 jeunes inscrits en 6e en septembre 1995 ont décroché du système scolaire. Parmi les 800 000 jeunes inscrits en 6e à la rentrée scolaire 1995-1996 en France métropolitaine, on estime à environ 200 000 le nombre de ceux qui ont décroché de l’enseignement secondaire, dont 40 000 sont diplômés d’un CAP ou d’un BEP. Ce sont donc près d’un quart des jeunes entrés en 6e en 1995 qui ont décroché du système éducatif. Parmi eux, huit sur dix n’ont aucun diplôme du secondaire, précisément 53 % n’ont aucun diplôme et 26 % ont seulement le brevet des collèges ou le certificat de formation générale. Deux sur dix ont en revanche obtenu un CAP ou un BEP avant de poursuivre, sans succès, d’autres formations. »)

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  2. Les "décrocheurs" ont toujours été là, ils étaient simplement orientés vers des filières qui rendaient leur visibilité moindre.

    Le travail des enseignants de 3eme n'est plus de préparer au brevet, mais de préparer au lycée, il suffit de voir la différence entre les exercices traités en classe et ceux proposés au précédent brevet... Aucun rapport, ce qui explique les 66% d'élèves qui n'ont pas la moyenne à l'épreuve de maths, après "harmonisation" !
    Où avez-vous vu un espace de dialogue pour cette réforme. Elle s'est fait à sens à partir d'idées contestées par beaucoup de prof.
    Je pense perso que même si l'idée est bonne, son seul but avoué est de diminuer le "poids" de l'Education, comme le préconisait un rapport du Minefi il y a quelques temps déjà.
    Je ne perdrai plus de journée de salaire pour quelque chose qui ne concerne pas au premier chef une dégradation de mes conditions de travail. Cela ne m'empêche pas d'être opposé à cette mesure.

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  3. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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