Lau Sin Yi, écolière à Hong Kong

Cet article de Michel Ségal mérite d'être diffusé : il nous montre comment on est écolière à Hong Kong en 2015, et comment sont organisées les études dans cette parte du Monde :

"La maman de Lau Sin Yi élève seule sa fille à Hong Kong. Née au Vietnam il y a un peu plus de trente-cinq ans, elle avait émigré clandestinement en Chine alors qu’elle n’avait encore que quelques jours, emmenée sous le bras par son père qui fuyait avec femme et enfants son pays ravagé par les guerres américaines. Adulte, elle était finalement arrivée à Hong Kong dans des conditions difficiles alors que sa fille avait un an.

Dix ans plus tard, celle-ci termine l’école primaire et vient de remplir les fiches de vœux pour son affectation dans le secondaire. Pour cela, comme tous les écoliers de Hong Kong, Lau Sin Yi s’est informée sur les collèges et les différentes options, a tenu des échanges animés dans la cour de récréation et à la maison, a suivi des réunions d’information et passé des entretiens d’admission dans les collèges souhaités. Elle a onze ans, l’âge auquel sa maman avait commencé à travailler.

L’école de Lau Sin Yi est publique, donc gratuite, mais internationale, et c’est un premier choix. Cela signifie que la totalité des cours sont en anglais, "sauf les cours de chinois" ajoute la petite fille très sérieusement. Il faut savoir que les enfants apprennent deux langues chinoises : le cantonais, langue locale, et le mandarin, langue nationale. Son niveau d’anglais est celui d’un bon lycéen de terminale en France et elle suit sans difficulté des films en mandarin non sous-titrés. Ceci est le résultat d’un travail long, répétitif et souvent rébarbatif. Mais ici, ce type de travail n’est pas méprisé, l’effort et la difficulté ne sont pas pourchassés et bannis de l’école, bien au contraire. Ainsi, Lau Sin Yi parle trois langues.

La localisation n’est pas déterminante dans l’attribution des écoles et celle de Lau Sin Yi – où elle se rend depuis l’âge de cinq ans – se trouve à plus d’une demi-heure de chez elle mais des minibus scolaires sillonnent la ville pour aller chercher les élèves près de leur domicile. Dans son école, on trouve majoritairement des enfants d’immigrés occupant les métiers les plus difficiles et les moins bien rémunérés. Musulmans pour beaucoup, ce sont souvent des Pakistanais, des Indiens, des Indonésiens ou des Philippins. Les élèves portent un uniforme sans autre consigne vestimentaire, si bien que certaines filles sont voilées, certains garçons ont les cheveux noués dans le turban des sikhs, et d’autres encore portent une croix bien visible sur leur poitrine. Son école est mixte et c’est aussi un critère de choix car ici, il n’y a pas de mixité forcée. Pour l’année prochaine, Lau Sin Yi a décidé de choisir un collège exclusivement pour filles car, dit-elle d’un ton las, "les garçons, c’est bête".

Sur les sites internet des collèges, la petite fille trouve les descriptifs de leurs priorités éducatives et des valeurs morales qu’ils défendent. Ici, il n’y pas de religion d’Etat imposée autoritairement, fût-elle de ne pas en avoir, et même si les programmes sont obligatoires et appliqués dans toutes les écoles, ils laissent une certaine latitude aux établissements, comme une souplesse dans les horaires et le choix des valeurs morales mises en application. Ainsi, tel collège mettra en avant sa priorité pour les sciences, l’enseignement de l’espagnol et la mise en pratique des principes de telle religion, tandis que tel autre affichera son intérêt pour la littérature et l’écologie. Lau Sin Yi se documente avec intérêt : "le chinois et l’histoire, j’aime bien, mais je veux surtout avoir des cours de piscine. Je veux apprendre à nager".

Ici, la sélection n’est pas interdite car le bien-être des enfants est prioritaire sur celui des hauts fonctionnaires. Aussi, pendant les trois dernières années de primaire, un écolier de Hong Kong passe deux séries d’examens par an – chacun d’une dizaine d’heures – et les résultats de l’ensemble de ces tests déterminent à quel groupe de niveau il appartient : A, B ou C. La quantité d’examens ainsi que la longue période sur laquelle ils sont organisés permettent d’éviter tout résultat accidentel. Chaque collège étant dédié à un de ces trois niveaux, l’écolier peut donc inscrire sur sa fiche de vœux les collèges de son groupe dans l’ordre de ses préférences. Ici, les notes ne risquent pas de disparaitre car une priorité de l’éducation est de préparer les enfants au monde réel ; il s’agit de leur apprendre à se connaître pour les rendre plus forts, et aptes à trouver leur place dans la société. Ainsi, le taux de chômage local (moins de 3%) est une conséquence directe du système éducatif, autant par ses contenus que par ses méthodes et son esprit.

Le coup de génie de cette procédure des affectations est que celles-ci sont attribuées non par classement, mais par tirage au sort à l’intérieur de chaque groupe de niveau. Ainsi, il y a une saine cohésion des classes à l’intérieur de chaque collège, mais aussi une bonne homogénéité des collèges à l’intérieur de chacun des trois groupes, ce qui n’évite d’ailleurs pas une concurrence entre établissements pour susciter le plus de demandes possibles. Enfin, détail remarquable et honneur du système, il existe aussi une procédure hors niveau : chaque écolier est autorisé à demander deux collèges de son choix sans restriction. Il dépose un dossier dans ces collèges puis se présente à un entretien d’admission au cours duquel il mettra en valeur d’autres qualités que celles purement scolaires. L’établissement pourra alors décider de le recruter directement.

"Moi j’ai le droit de choisir des écoles du niveau A", précise Lau Sin Yi. Ici, pas d’aveuglement par une interdiction des classements, mais pas non plus de stress et de stigmatisation des plus faibles puisqu’il n’y a de division de l’ensemble des élèves qu’en trois groupes. Lau Sin Yi a bien gagné sa place en niveau A car elle consacre souvent plus de dix heures hebdomadaires à son travail personnel pour lequel sa maman ne peut pas l’aider. Ici, la justice sociale par la réussite au mérite n’est ni un discours, ni un projet, ni un souvenir : c’est une réalité vécue par les familles comme une nécessité, et par le gouvernement comme un devoir. Ici, savoir apprendre par cœur n’est pas perçu comme une tare mais comme une fierté, savoir admettre ce qui n’a pas été compris n’est pas une honte mais une vertu. Ici, les connaissances ne sont pas l’objet de débats contradictoires mais de respect, car ici, on sait que l’esprit critique ne s’acquiert pas par un entrainement à la critique, mais par un usage raisonné de solides connaissances organisées dans des disciplines tracées au cordeau.

L’interdisciplinarité généralisée ferait rire élèves et professeurs – mais certainement pas les parents – car ici, l’école est au service des élèves, et ceux-ci ne servent pas de cobayes à d’obscurs théoriciens. Peut-être à cause des langues chinoises qui nécessitent autant d’heures d’apprentissage laborieux, ici, on ne craint pas d’affronter l’ennui dans les études. Ici, on sait que l’ennui est un cap nécessaire à dépasser pour vaincre l’esclavage du plaisir immédiat. Ici, on sait que les approches ludiques ne débouchent que sur un ennui insubmersible et une immaturité chronique, ne faisant que dévaster la capacité des enfants à apprendre à s’intéresser au monde, c’est-à-dire à autre chose qu’à eux-mêmes.
Ce n’est pas un hasard si les systèmes asiatiques explosent tous les classements internationaux, tant en termes de performances qu’en termes de réduction des écarts, donc de justice sociale, voire en termes de bien-être des enfants.

Mais quel serait l’avenir scolaire de Lau Sin Yi en France ?
La bulle éducative finlandaise et son escroquerie a finalement éclaté. Singapour, Hong Kong, Taiwan et quelques autres creusent les écarts avec les pays occidentaux qui adoptent dans une joyeuse irresponsabilité des réformes qui ne servent plus qu’à glorifier une morale d’Etat et qui mènent à des systèmes de plus en plus inégalitaires aux résultats de plus en plus médiocres. Devant la volonté de certains de ces pays à accélérer leur chute, il est légitime de se poser la question de l’inconscient collectif : pour reconstruire, ne faut-il pas avoir auparavant totalement achevé de détruire ?"


Michel Ségal

[Article Publié sur Les Echos le 26 mai 2015, et placé sur Magistro.fr]


Né le 19 janvier 1958 
Professeur de mathématiques
Maîtrise de Mathématiques Paris VI
CAPES de Mathématiques
DU de Russe à Paris IV

Conservatoire National de Région - 1er prix de piano (1979)
Licence de concert - Ecole Normale de Musique de Paris - (1983)
Créateur d'une société de production (1986)
Conducteur musical de retransmission de concerts (1988)
Professeur de piano dans les conservatoires (1995)
Classes préparatoires de mathématiques
Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) (1995)

Enseignant en collèges (banlieues) et lycées (Sèvres, El Salvador) depuis 1999. En poste à Paris depuis 2007

Ouvrages

Tribunes dans Le Figaro, Les Echos, Le Monde



Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

47% de plagiat dans un mémoire de master : de la nécessité d'utiliser un logiciel anti-plagiat

Voici comment s'est déroulé mon oral du CAPES interne

Lettre de démission d'un professeur de mathématiques en poste depuis 1999