Des enseignants qui décrochent et s'enfoncent dans la souffrance


Un article intéressant de François Jarraud sur le Café pédagogique du 15 juin 2015, intitulé Comment sont traités les enseignants qui décrochent..., annonce la parution d'une étude conséquente sur le sujet.

Voici quelques extraits choisis relevés dans cet article :

DEBUT DES EXTRAITS 

Comment l'institution suit-elle les enseignants qui vont mal ? Si depuis plusieurs années bien des études ont travaillé sur le "malaise enseignant", personne n'était allé de près voir les réactions de la hiérarchie et de l'administration. (...) Si l'institution n'est pas le seul facteur de la crise que traversent ces  enseignants, la façon dont elle les traite n'est pas pour rien dans leur décrochage.

Burn out. (...) L'administration na lâche pas volontiers de chiffres mais à coup sur on est loin du taux habituel dans les pays développés : aux Etats-Unis, en Belgique, 40% des professeurs quittent le métier dans les 5 premières années d'exercice. En France les enseignants restent et s'enfoncent dans la souffrance. La crise que traverse un enseignant tient bien sur à sa personnalité. Mais elle renvoie aussi à sa formation, son environnement professionnel et à la crise du système éducatif qui est largement documentée.

(...) 

L'étude dresse le portrait de ces enseignants qui se répartissent également entre hommes et femmes. Ce sont des enseignants plutôt âgés, plus littéraires que scientifiques avec un fort pourcentage de remplaçants (TZR).

Quand on écoute les enseignants, les réformes apparaissent souvent comme ayant un fort impact sur eux. "C’est quelque chose qu’on nous a balancé. On a été obligé de le faire mais personne n’était capable de donner le contenu. On ne savait pas du tout comment cela allait fonctionner. C’était quelque chose de très déstabilisant", explique Isabelle. La réforme de STI revient plusieurs fois dans l'étude. "Maurice a une quarantaine d’années, il est agrégé en mécanique ; référent dans son lycée, il animait des formations et était adoré de ses élèves. Suite à la réforme STI2D, son poste a été supprimé, il n’a pas souhaité rester dans cette branche et a demandé une reconversion en mathématiques. Cela fait trois ans qu’il est dans cette situation et n’est toujours pas titularisé. Il est en souffrance et connaît d’énormes difficultés", raconte l'étude. La réforme déstabilise des enseignants qui sont bien ancrés dans un métier qui disparaît ou se transforme.

Culpabiliser les profs qui vont mal

Mais l'étude montre aussi la maltraitance ordinaire des enseignants par l'institution. "Les archives, comme les personnes interrogées, laissent entrevoir des stigmatisations fréquentes à partir d’un climat de méfiance. On peut ainsi trouver, dans les dossiers DEFI (nom du dispositif), l’historique des congés maladie pris par l’enseignant alors que la problématique principale semble relever de la gestion de classe". C'est aussi que tout ce qui se dit dans ce dispositif d'accompagnement académique suinte directement vers les IPR. Ainsi s'être inscrit au dispositif crée automatiquement une réputation négative de l'enseignant.

Il faut lire les courriers adressés à ces profs qui sont au bout du rouleau. "L’institution accepte une ultime fois de vous offrir son aide […]. Il ne s’agit pas d’une proposition mais d’une exigence" écrit pompeusement le rectorat à un professeur.  Les inspections sont vécues comme infantilisantes et déstabilisantes. "[L’IPR] est revenue m’inspecter ; elle m’a envoyé une conseillère pédagogique et mon nouveau directeur m’a dit : "Je suis ravi, il n’y a que des louanges sur vous." Cool ! Mais on verra bien. Et on a attendu le rapport. Trois mois après, il est arrivé. À nouveau, je me suis faite défoncer", témoigne une enseignante.  

Finalement l'étude souligne les faiblesses de ce dispositif académique. "La dimension organisationnelle, les facteurs environnementaux et tout ce qui a trait au "climat" qui prévaut dans les collèges ou les lycées demeurent le plus souvent, sinon occultés, du moins secondaires, l’accent étant mis en priorité sur des caractéristiques personnelles renvoyant à des « déficiences » ou des « dysfonctionnements », des « lacunes » ou des « insuffisances » : impulsivité ou impréparation, dénégation ou incompétences…" Les profs qui décrochent sont toujours coupables aux yeux de l'administration.

FIN DES EXTRAITS



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Dans un article paru en 2014, intitulé Un malaise enseignant profond, on relève ce texte qui ne peut être que vrai quand on connaît les lycées et les collèges :

Selon le Baromètre Unsa des métiers de l'éducation, seulement 21% des personnels sont en accord avec les choix politiques faits dans leur secteur d'activité. Près de 8 personnels sur 10 rejettent les réformes produites récemment.
Le rejet est particulièrement fort chez les enseignants. 75% des professeurs de lycée et collège, 83% des professeurs des écoles, 81% des directeurs d'école déclarent être en désaccord avec la politique éducative menée actuellement.
Ce taux extrêmement élevé est confirmé par les enquêtes réalisées par le Se Unsa et le Sgen auprès des seuls enseignants. D'après l'enquête Se Unsa, par exemple, 54% des enseignants estiment que le métier évolue trop rapidement et 67% sont en désaccord avec cette évolution. C'est particulièrement net dans le premier degré avec 70% de désaccord contre 58% dans le second degré.

Voici des tableaux extraits de cet article :











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Souffrir d'enseigner, faut-il rester ou partir ? (Rémi Boyer, José Mario Horenstein, Les éditions de la mémoire) : une analyse du livre est proposée ici., dont voici un extrait :

"Alors que le ministère tente de recruter des enseignants, votre livre propose des centaines de témoignages d'enseignants en souffrance. C'est un livre pour décourager les apprentis enseignants? C'est si désespérant d'être enseignant ?

 Il n’existait pas à ce jour d’ouvrage de prévention du métier d’enseignant, celui-ci étant aussi un outil de remédiation pour chaque difficulté qu’il est possible de vivre au cours de sa carrière.

Ce métier peut devenir désespérant très rapidement en raison des nombreuses difficultés que l’on peut y rencontrer, notamment le manque de formation à l’entrée dans le métier. Une formation étalée sur deux à trois ans, comme le préconise le GRFDE dès la licence, paraît nécessaire ; les jeunes enseignants sont fréquemment affectés comme Titulaires sur Zones de Remplacement (TZR dans le 2nd degré) ou comme Titulaires Remplacement Brigade (TRB dans le 1er degré), avec des conditions de travail difficiles, souvent partagés entre 2 à 4 établissements dans la même semaine ; le harcèlement moral est devenu monnaie courante de la part de la hiérarchie, en particulier dans le 1er degré et au collège pour le 2nd degré. L’article 178 de la loi n°2002-73 du 17.01.2002 ne permet toujours pas aux harcelés de se défendre efficacement, car la première réaction de la hiérarchie est de nier la situation, en se protégeant entre pairs, en faisant bloc ; la pénibilité du métier au fil de l’âge avec 82 médecins du travail seulement pour 850 000 enseignants, le manque de valorisation au travail avec un salaire qui plafonne dès l’âge de 50-55 ans alors que la durée de carrière ne cesse de s’allonger, constituent d’autres facteurs importants de désespérance."





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